Rechercher

ÉLOGE DE LA PEUR - BORIS CYRULNIK


par Michel Piquemal

« Ce qui nous fait peur, dit Boris Cyrulnik, c’est l’idée que nous nous faisons des choses, bien plus que la perception que nous en avons. » Mais qu’est-ce que la peur, au fond, sinon, au départ, un signal de notre instinct animal devant le danger ?Cette peur-là nous sauve la vie. Le problème, avec l’humain, c’est qu’il a une imagination débordante… Le psychiatre préféré des Français nous dit comment cette imagination doit être apprivoiser, après qu’elle nous ait littéralement servi de force initiatrice.

Nouvelles Clés : Commençons par le règne animal… Qu’est-ce que la peur chez les animaux ?

BorisCyrulnik : Tout d’abord, il y a deux sortes de peur : il y a la peur qui est déclenchée (j’insiste sur ce mot) chez un animal par ce qu’on appelle une configuration de stimulus, c’est-à-dire que nous avons affaire à un objet sensoriel qui, sans apprentissage, déclenche la peur chez l’animal. Par exemple, il y a des animaux qui ont peur lorsqu’ils perçoivent une dénivellation. C’est le cas des chats qui, lorsqu’ils sont chatons, sont obligés d’apprendre à se balader sur les gouttières parce qu’ils ont d’emblée, peur du vide. On peut savoir ça grâce à Eibl-Eibesfeldt, un ethnologue animalier, qui a fait une expérience qu’on a reproduite sur des enfants. Il prend un escalier en bois et y met une plaque de verre. Puis il lâche le chaton sur la partie opaque de l’escalier ; or quand le chaton arrive sur la plaque de verre, il n’ose pas avancer. Il met la patte pour toucher, essaie une deuxième patte, visiblement perturbé par l’expérience… Alors que si l’on met un souriceau sur la partie opaque de la plaque de verre, il se lance sans avoir peur. Donc, avant tout apprentissage, il y a des configurations de stimulus, c’est-à-dire de perceptions sensorielles, propres à chaque espèce, qui font que d’emblée certaines espèces ont certaines peurs alors que d’autres en ont de différentes. Chaque espèce a peur de son objet. Ces configurations de stimulus sont parfois plus élaborées. Par exemple, dans le monde vivant, il y a “les yeux, la forme des yeux” qui déclenchent la peur. C’est un phénomène très étonnant, un stimulus qui passe à travers les espèces. Prenons le cas des papillons qui sont assez vulnérables, qui sont souvent becquetés (c’est le cas de le dire) par les oiseaux… Eh bien, lorsqu’un oiseau s’approche du papillon, cela déclenche une chaleur ; et le papillon réagit à cette perception de chaleur en écartant les ailes ; or sur les ailes, il a des dessins d’yeux, avec des pupilles entourées de bleu et des pupilles noires. S’il n’écarte pas les ailes, il sera mangé. Mais s’il ouvre les ailes, on voit l’oiseau qui repique vers le ciel, comme s’il avait été touché, comme s’il avait littéralement reçu un coup de poing. On pourrait continuer les exemples comme celui-là, car ils sont innombrables. On peut poursuivre chez les espèces élaborées, comme les singes, les primates humains… Les chimpanzés, par exemple, ont peur des serpents. Si l’on jette un serpent de bois devant un petit singe, sans apprentissage celui-ci sursaute, il se hérisse et il s’enfuit. Ce qui fait qu’il y a un mécanisme d’adaptation. La peur est un bénéfice adaptatif qui permet probablement à certaines espèces de pouvoir survivre… Maintenant, il y a d’autres éléments dangereux qui ne sont pas perçus par l’être vivant… ou alors qui sont perçus mais dont la configuration du stimulus ne correspond pas… à l’œil du papillon par exemple. C’est dangereux, mais il n’a pas peur… et dans ce cas il se laisse

détruire, sans aucune peur !

Donc la peur et le danger ne sont pas toujours associés. Et puis il y a la deuxième nature de l’origine de la peur : la peur acquise. Très tôt dans le monde vivant il y a des processus d’apprentissage qui se mettent en place, donc les animaux ont très vite accès à des représentations qui sont des représentations sensorielles d’odeurs, d’images… et dans ce cas-là, s’ils sont choqués par un objet qu’ils associent au danger, ça reste dans leur mémoire, ça se grave dans leur système nerveux, et quand ils reperçoivent cet objet ou un objet analogue, ils ont appris… la peur.

  1. C. :En quoi la peur animale diffère-t-elle de nos peurs ?

  2. C. :Nous, humains, vivons assez peu dans le monde des perceptions, et énormément dans le monde des représentations. Ce qui nous fait peur, c’est donc l’idée que nous nous faisons des choses bien plus que la perception que nous en avons. Nos peurs sont pratiquement les productions de notre propre esprit.

  3. C. :C’est pour cela qu’il y a un tel éventail de crainte, inquiétude, frayeur, panique, angoisse chez l’être humain ?

  4. C. :Oui, nous avons effectivement toute la gamme des mots que vous avez employés. Depuis la peur qui est une perception élémentaire, la peur qui est un objet composé, la peur qui est acquise… Toutes ces peurs-là, nous les avons comme les animaux, mais nous, en plus, dès l’instant où nous sommes capables avec nos mots, et même avant les mots, de nous faire des représentations d’images ou des représentations de mots, nous y ajoutons les peurs d’objets concrets, les peurs fantasmatiques de scénario de cinéma intérieur que nous créons… et en prime nous ajoutons l’angoisse, c’est-à-dire la peur sans forme ; alors que la peur, elle, a une forme, puisque c’est une perception, une configuration, une image ; dans l’angoisse, il n’y a pas d’image. L’angoisse, c’est le vide ; la mort étant le prototype de l’angoisse parfaite, c’est le vide, c’est l’absolu, l’infini, le vertige…

  5. C. :Voyons du côté des enfants… Quels sont les grandes peurs des enfants ?

  6. C. :Il y a une ontogenèse de la peur, c’est-à-dire qu’au début un enfant a peu de représentations. Il a, non pas une représentation du manque, mais une perception du manque ; c’est-à-dire que si un bébé est enveloppé par des adultes qui s’occupent de lui, son monde est plein. On lui parle. Son monde a une sonorité, il a une odeur, une chaleur, il est stimulé… Il y a la brillance des yeux, il y a des informations partielles, son petit monde de nouveau-né est plein. Mais si les adultes ne sont pas là, ou s’ils sont eux-mêmes mal, son monde est déformé. Lorsque par exemple une mère est malheureuse ou dépressive, le monde sensoriel du bébé, de quelques jours ou de quelques semaines, est déformé… donc le bébé se sent mal. Ce n’est pas une peur mais une déformation du monde, presque écologique ; c’est une déformation

sensorielle de son monde qui fait qu’il est mal lui aussi. Il a un malaise qu’on ne peut sans doute pas encore appeler peur… Mais déjà dans l’utérus, quand il y a des amniocentèses associée à l’échographie, on voit les fœtus se retirer de l’aiguille. Et pourtant, il n’y a pas là beaucoup d